Peut-on être réduit à un simple dossier ? C’est la question qui hante Numéro Invalide, le manga coup de poing de Lost Memory. En trois tomes déjà parus chez Akata, l’autrice belge revient sur son combat contre un système médical souvent sourd au consentement.

Pour Geek-o-polis, Lost Memory a acceptée de revenir sur les coulisses de cette œuvre poignante, sur son parcours de créatrice et sur l’urgence de parler de l’intersexuation aujourd’hui.

Sur la genèse et la démarche autobiographique Le choix du pseudonyme.

Pourquoi avoir choisi « Lost Memory » comme nom d’artiste pour porter ce récit si intime ?

Est-ce une manière de protéger votre identité ou un symbole lié au traumatisme médical ?

Pour mon pseudo, ce n’est ni l’un ni l’autre, quand j’ai commencé à dessiner dans mes débuts, je voulais écrire un manga abordant les thématiques de la perte de la mémoire et de la recherche de soi ; le projet s’appelait Lost Memory. Le projet a été abandonné mais j’ai décidé de garder le nom en pseudonyme car je n’avais pas d’autres idées sur le moment et je m’y suis habituée avec les années.

Le passage au manga : Numéro Invalide est un témoignage puissant.

Pourquoi avoir choisi le format manga pour raconter votre histoire plutôt qu’un roman ou un documentaire classique ?

Le déclic : Quel a été l’élément déclencheur qui vous a fait dire : « Maintenant, je dois raconter mon combat contre le système médical et juridique » ?

Quand j’ai commencé à écrire Numéro Invalide, j’étais en pleines procédures judiciaires à un moment de ma vie où j’avais l’impression d’être seule au monde, qu’on me volait mon vécu, qui j’étais. Je n’arrivais plus à m’exprimer, je n’en voyais plus l’intérêt car personne ne prêtait attention à ce que je pouvais dire et que tout était utilisé pour me nuire.
J’étais suivie par une psychologue en art thérapie qui m’a dit que si je ne pouvais plus mettre de mots sur mes ressentis, je pouvais le dessiner. Instinctivement je me suis mise à faire des planches et c’est devenu avec le temps mon moyen d’expression, même plus naturel que la parole mais ce fut également une reprise de contrôle sur ma vie. 
si j’ai choisi le manga, c’est parce que j’aime en lire et que c’est avec lui je me sens le plus à l’aise pour m’exprimer et partager avec autrui.

J’ai commencé à écrire pour moi , comme répondu dans la question précédente, je l’ai publié sur le net car cette psychologue m’avait dit que je pourrais aider d’autres personnes mais mon envie de vraiment partager et de le faire lire au plus grand nombre possible est venu de la culpabilité, d’une profonde colère et d’un sentiment d’injustice. Car malheureusement ce que j’ai vécu n’est pas un cas isolé, encore aujourd’hui, les hôpitaux en France, en Belgique, dans le monde entier continuent de mutiler et de torturer les enfants intersexes malgré les conséquences horribles connues que ça provoque sur leur santé. ces actes sont d’ailleurs reconnus comme des actes de torture et des mutilations sexuelles par de grandes institutions de défense des droits humains mais hélas rien ne change. 
Moi seule, je n’ai aucune pouvoir pour empêcher les médecins, hôpitaux de faire ce qu’ils font, le seul moyen que j’ai trouvé c’est d’utiliser et de visibiliser mon propre vécu pour sensibiliser les gens aux atrocités commises. Numéro invalide est une extension de ma voix et aussi un appel à l’aide pour protéger ceux qui peuvent encore l’être.

Sur les thématiques de l’œuvre L’intersexuation et le syndrome MRKH : Votre manga lève le voile sur le syndrome de Rokitansky-Küster-Hauser.

Quel accueil avez-vous reçu de la part de personnes concernées par l’intersexuation ou des troubles similaires ?

L’accueil a été plutôt mitigé concernant l’accueil des personnes avec le mrkh. Il a pu être très positif mais aussi négatif. Il faut savoir que les personnes qui ont des variations de leurs caractéristiques sexuelles, dès que le corps médical les découvre rentrent dans des protocoles médicaux et ce très souvent dans l’enfance. On nous divise sous des appellations de syndromes, de maladies, toujours dans la pathologisation de nos corps ; on nous déshumanise, nous traitent comme des cas médicaux intéressants, rares, on nous fait comprendre que nous sommes monstrueux, que ce que nous avons est rare et que nous devons subir des traitements pour avoir une vie épanouissante et ce pendant de longues années. Ils ne mentionnent presque jamais le terme intersexe et rarement nous redirigent vers des associations de personnes concernées. C’est un processus d’isolement, de contrôle et de déshumanisation. Il est très difficile de remettre en question l’institution médicale. Quand on y est pas confronté, c’est déjà difficile car ils ont une image idéalisée dans la société mais il est encore plus difficile de prendre conscience qu’on a été manipulé, que ce qui nous est fait est grave après des années où on nous a rabâché que notre corps était défectueux, malade et que tout ce qu’on nous a fait a été fait pour notre bien. Certains sont convaincus qu’imposer des traitements et chirurgies même sans consentement libre et éclairé, c’est quelque chose d’obligatoire et de bénéfique alors même que ça ne respecte pas les droits humains et les droits du patient. Il y a donc plein de personnes avec mrkh qui ne supportent pas mon manga car pour elles, ce qui m’est arrivé est un accident isolé et que de toute manière, c’est une obligation d’être traitée car nous sommes malades et donc les traitements mêmes imposés sont absolument nécessaires et bénéfiques pour nous. Souvent ces personnes sont aussi dans le rejet catégorique d’être inclus dans la communauté lgbt+ . J’ai dû faire faire face à du rejet mais j’ai aussi reçu beaucoup de messages de personnes qui me remerciaient car elles avaient trouvé écho à ce que j’écrivais et d’autres qui ont également eu une prise de conscience et une remise en question du discours médical qu’on leur avait fait pendant toute une partie de leur vie. 


La dénonciation institutionnelle : Le titre Numéro Invalide évoque une déshumanisation.

Comment avez-vous travaillé la mise en scène pour retransmettre ce sentiment d’être « un dossier » plutôt qu’une patiente face aux institutions belges ?

Le titre m’est venu naturellement et après avoir discuté à l’époque avec des amis artistes et ma mère. Lorsque je devais me rendre dans un hôpital ou aux urgences, dès lors que la personne en charge du secrétariat tapait mon nom dans la base de données des hôpitaux, on voyait son visage se décomposer et je subissais le rejet. Avec ma mère on s’était dit que mon nom devait déclencher un code erreur dans les ordinateurs et que des gros messages d’alerte et de danger devaient apparaître sur les écrans. 

De plus, selon les différents services de médecine que j’ai pu rencontré dans ma vie, je n’ai toujours été prise que comme un organe défaillant, une partie d’un corps à réparer (vagin, intestin, psyché) je n’ai jamais été prise dans mon ensemble, la globalité de ma personne. Je vois la société et ces institutions comme une grosse machine où on fait rentrer les gens, ceux-ci ne sont des numéros. Les gens entrent dans la machine, la plupart du temps le numéro est reconnu par la machine ; il traverse les rouages sans encombres et y ressort sans avoir traversé trop de difficultés. Mais parfois certains numéros ne sont pas reconnus, ils ne sont pas dans les normes et cases imposées et plutôt que de rajouter ces numéros aux codes de la machine; celle-ci préfère détruire, remodeler sans ce soucier des conséquences que ça puisse avoir sur l’individu. 
Le titre de « Numéro Invalide » porte une symbolique très forte pour moi, c’est une violence et déshumanisation qu’ on m’a imposée à mon adolescence et j’ai décidé de rendre mon vécu, mes traumas, l’outil employé pour me faire plier et me réduire au silence pour militer et donner une importance à ceux et celles qu’on ne veut pas voir, pas entendre.

Le corps comme champ de bataille : Les scènes liées à l’opération et aux soins sont très crues.

Était-il important pour vous de ne rien masquer de la violence physique pour que le lecteur saisisse l’ampleur du traumatisme ?

C’est un choix que de montrer les choses comme elles se sont passées et comme je les ai ressenties sur le moment. Beaucoup d’autobiographies ou de témoignages utilisés dans la BD choisissent d’utiliser un trait minimaliste, de choisir la dédramatisation et/ou l’humour pour raconter des choses très crues, dures, révoltantes. 
je ne dis pas que c’est un mal, c’est une option et un choix qui existent et qui sont légitimes mais moi, je ne voulais pas prendre ce choix. Je souhaite que le lecteur comprenne entièrement ce que j’ai pu ressentir, le doute, la douleur, la colère, l’injustice, la détresse et pour y arriver j’ai décidé d’aller droit au but, sans tergiverser.
 Mais je fais tout de même attention de ne pas entrer dans le choc visuel, dans la violence par le graphisme. Mon but n’est pas de choquer pour choquer mais de faire comprendre l’impact que peuvent avoir certaines violences sur la psyché, le corps, sur la construction d’un individu et sur son fonctionnement.

Sur le processus de création Dessiner le passé :

Est-ce douloureux de devoir dessiner et scénariser des moments aussi difficiles de votre vie ? Comment gérez-vous l’aspect thérapeutique par rapport à l’aspect professionnel ?

C’est une question qui revient souvent,
 encore aujourd’hui, les procédures judiciaires sont en cours, ce sont celles-ci qui m’obligent à devoir sans cesse me replonger dans les traumas et à en rajouter de nouveau. Je ne souffre pas d’écrire Numéro Invalide. De toute façon les reviviscences traumatiques s’imposent à moi même sans avoir à travailler dessus. 
Numéro invalide est ma bouée de sauvetage, l’œuvre me permet une reprise de contrôle sur ma vie, c’est une extension de qui je suis, de ma voix qui ne peut être souillée par le mensonge, l’instrumentalisation et la destruction des institutions. 

Concernant l’aspect professionnel, je ne me pose pas trop la question, l’aspect professionnel est aussi lié au thérapeutique vu que la visibilité de l’œuvre fait partie de ma volonté de me reconstruire. Akata me laisse une totale liberté sur la création de Numéro Invalide et quand je doute, je leur demande conseil et nous discutons ensemble sur le titre mais rien ne m’est imposé.

L’évolution graphique : Entre le tome 1 et le tome 3, on sent une évolution dans votre trait.

Comment votre style a-t-il mûri au fil de l’avancement de cette série chez Akata ?

L’évolution s’est faite naturellement. Ce que j’aime avec le dessin, c’est qu’il y a toujours possibilité d’évoluer, de tester de nouvelles choses, j’ai l’impression que jamais je n’en aurais fait le tour et c’est ce qui me plaît. Je n’ai jamais autant fait de planches que depuis que j’ai signé avec Akata. Lorsque je faisais de l’auto-édition, la plupart de mon temps était pris par la promotion sur les réseaux sociaux, l’administratif, les commandes avec les imprimeurs, les déplacements et l’administratif lié aux salons. Ça me prenait énormément de temps que je ne pouvais pas consacrer aux planches, au dessin. Maintenant qu’Akata s’occupe de l’impression, de la distribution, de la promotion, grâce à tout ce temps gagné je me consacre au dessin et je pense qu’avec la pratique, je me suis améliorée automatiquement et j’espère continuer à le faire, à combler quelques lacunes, apprendre et comprendre de nouvelles choses.

Le public adolescent : Votre manga est conseillé à partir de 15 ans.

Quel message principal aimeriez-vous que les jeunes lecteurs retiennent concernant le consentement médical et le droit à disposer de son corps ?

Lorsque j’ai écrit « Numéro Invalide » c’était dans l’espoir qu’il serve d’outil pédagogique, que les gens en discutent entre-eux. Il informe sur les droits du patient, mais aussi sur l’intersexuation et sur les violences institutionnelles générales. Je pense que si à 15 ans j’avais eu connaissance de tous ces aspects et que j’avais également eu les outils pour me protéger, ça aurait pu m’aider à éviter quelques pièges et à ne pas autant galérer pour que mes droits humains soient respectés. Écrire et partager mon histoire permet de sensibiliser et d’informer afin que d’autres ne tombent pas dans les mêmes pièges mais aussi à rassurer les victimes, leur faire comprendre qu’elles ne sont pas seules et que ce n’est absolument pas de leur faute.

Sur l’impact et l’avenir Le rôle des éditions Akata : Akata est connu pour son catalogue engagé.

Comment s’est passée la collaboration avec eux pour porter ce projet de création belge ?

En 2018-2019 je me suis rendue compte que je n’arrivais plus à gérer les salons, les envois postaux de mon manga auto-édité, la promotion et la création du manga. Je voulais me faire éditer pour pouvoir me consacrer majoritairement à la création du manga et avancer dessus tout en ayant une plus grande visibilité. Malheureusement je me suis pris quelques refus et à l’époque « Akata » m’avait répondu par la négative en me disant qu’ils ne faisaient pas de création manga mais ils avaient lu le webcomic et ils faisaient venir Rie Aruga, la mangaka de Perfect Word à la Japan Expo cette année. ils m’ont demandé si je souhaitais participer à la conférence autour de son titre « Perfect Word » manga shojo avec pour thématique entre autre le handicap. J’ai accepté et j’ai tellement apprécié l’expérience que pour remercier Akata, chaque année à la Japan Expo, je leur offrais le chapitre de mon fanzine fait dans l’année. Et c’est en 2022 qu’en allant sur le stand Akata pour donner mon chapitre 5 de « Numéro Invalide » que Bruno m’a dit qu’il aimerait éditer « Numéro Invalide » et m’a demandé si ça m’intéressait. PS : j’ai accepté.
 La collaboration se passe très bien, j’ai une très grande liberté autour de « Numéro Invalide », j’ai un suivi éditorial régulier où on discute des thématiques autour du titre, du titre en lui-même, des dédicaces mais aussi de l’actualité. L’Équipe travaillant autour de « Numéro Invalide «  est géniale, je sais que mon titre est entre de bonnes mains et qu’ils croient en mon projet.

L’après Numéro Invalide 

Une fois que ce récit autobiographique sera terminé, avez-vous envie de continuer dans la voie du manga social ou souhaiteriez-vous explorer des fictions totalement différentes ? 

J’ai d’autres projets, avec quelques histoires et thématiques que j’aimerais aborder. Ce seront des fictions et non plus du témoignage . il y a cette petite crainte de se demander si je sais écrire autre chose que de l’autobiographie. Après tout « Numéro Invalide » est mon premier projet et m’a tenu pendant de longues années. J’aimerais notamment m’essayer au boys love et aussi au manga d’horreur mais il est vrai que la plupart de mes idées se rapprochent du manga social. J’aime explorer des thématiques sociétales et questionner le lecteur à travers le manga.

Un conseil 

Quel conseil donneriez-vous à une jeune personne qui vient de recevoir un diagnostic similaire au vôtre et qui se sent perdue face au corps médical ?

De ne pas donner une confiance aveugle au corps médical. Il faut toujours prendre le temps de réfléchir, rien ne presse, demander plusieurs avis médicaux, bien se renseigner sur les risques de tout traitement envisagé.
 Se demander si l’envie de faire un traitement ou une chirurgie est bien une envie personnelle, réfléchie/éclairée et ne vient pas d’une pression extérieure, que ce soit de la société, d’un ou d’une partenaire, d’un membre de la famille ou du corps médical. C’est votre corps, d’autres n’ont pas à décider de le modifier et/ou le toucher sans votre consentement libre et éclairé. Si vous en ressentez le besoin, rapprochez-vous d’associations de personnes concernées pour ne pas avoir un sentiment d’isolement, le soutien de pairs peut être précieux. Il faut bien avoir connaissance de ses droits en tant que patient et ne pas hésiter à fuir si le comportement d’un praticien vous met mal à l’aise et/ou est déplacé.

Un petit mot pour la fin !?

N’hésitez pas à venir me faire vos retours sur « Numéro Invalide » sur les réseaux. Ça me fait toujours plaisir de les lire et de discuter avec vous. Et essayons ensemble de rendre le monde meilleur.

Nous remercions Lost Memory, pour son temps, pour ses réponses, toujours un plaisir de communiquer avec elle.

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