Le premier tome de 37 Seconds frappe fort, non pas par une surenchère dramatique, mais par une justesse de ton désarmante. Loin des récits larmoyants qui enferment souvent le handicap dans une case misérabiliste, ce manga s’impose avant tout comme un magnifique récit d’apprentissage et de conquête de soi. L’œuvre, adaptée du film de la réalisatrice HIKARI, parvient à transcender son sujet initial pour toucher à l’universel : le besoin vital de couper le cordon pour devenir enfin adulte.
La plus grande force narrative de ce volume réside dans l’écriture de son héroïne, Yuma. Atteinte de paralysie cérébrale, elle n’est jamais dépeinte comme une « sainte » ou une figure purement inspirante destinée à donner bonne conscience aux valides. Le scénario a l’intelligence de nous montrer une jeune femme avec ses frustrations, ses colères, son égoïsme parfois, et surtout ses désirs. Cette approche frontale est rafraîchissante car elle normalise le personnage au lieu de l’idéaliser. L’intrigue brise également des tabous majeurs, notamment celui de la sexualité et de la libido chez les personnes en situation de handicap. Le refus de l’éditrice, qui juge son travail techniquement parfait mais « sans expérience réelle », agit comme un électrochoc. Cette quête d’expérience sexuelle devient alors la métaphore d’une soif d’expérience de vie tout court.
Le récit excelle dans la description de la « violence douce » de l’entourage. Il n’y a pas de méchants caricaturaux ici, mais des antagonistes complexe. La mère de Yuma, par exemple, est terrifiante de réalisme : son surprotectionnisme part d’un amour sincère mais devient une prison dorée qui empêche sa fille de respirer et de grandir. De même, la cousine qui exploite le talent de Yuma n’est pas un monstre, mais une opportuniste lâche qui profite d’un système déséquilibré. Cette nuance rend les conflits psychologiques tangibles et particulièrement poignants pour le lecteur, qui se sent révolté par l’injustice de la situation tout en comprenant les mécanismes humains en jeu.
Sur le plan formel, le travail de Yohei Kurihara apporte une identité très marquée à l’œuvre. Le dessinateur prend le parti esthétique de délaisser les trames classiques, omniprésentes dans le manga, au profit d’un travail d’encrage basé sur les hachures et les jeux d’ombres. Ce choix confère aux planches un aspect brut, organique et très lumineux qui colle parfaitement à la thématique de la mise à nu des sentiments. La mise en scène est également au service du propos : les angles de vue, souvent placés à hauteur du fauteuil roulant, ou les contre-plongées face aux obstacles urbains, immergent le lecteur dans le quotidien de Yuma sans avoir besoin de longs textes explicatifs.
Si l’on devait émettre une réserve constructive, elle concernerait le rythme du récit qui s’apparente à une tranche de vie introspective. Les lecteurs en quête de rebondissements rapides pourraient être déstabilisés par cette narration qui avance à pas feutrés. Cependant, cette lenteur est nécessaire pour crédibiliser le cheminement psychologique de Yuma.
37 Seconds est une réussite majeure. C’est une œuvre qui parle d’art, d’indépendance et de dignité avec une modernité folle. Ce premier tome est une invitation puissante à regarder le monde différemment.

No responses yet