Le chef-d’œuvre de Wong Kar-wai revient en salle dans sa mouture la plus pure. Oubliez le montage international aseptisé : la version chinoise de The Grandmaster n’est pas un simple film de kung-fu, c’est un opéra visuel sur la fin d’un monde.

Il aura fallu des années de tournage, des interruptions légendaires et un montage titanesque pour que Wong Kar-wai accouche de sa vision d’Ip Man. Si le public occidental a souvent dû se contenter d’une version « Weinstein » (raccourcie, linéaire et surexplicative), la sortie cinéma de la version chinoise originale est un événement majeur pour tout cinéphile. C’est l’occasion de redécouvrir une œuvre dense, où le kung-fu devient un langage pour exprimer ce que les mots ne peuvent dire : le regret, l’honneur et l’amour impossible.

Au-delà du Biopic : Une Fresque Mélancolique

Loin de la saga d’action pure portée par Donnie Yen, le Ip Man de Wong Kar-wai est une figure spectrale et élégante, incarnée par l’immense Tony Leung Chiu-Wai.

« Désigné par le Grand Maître Baosen pour lui succéder à la tête de l’Ordre des Arts Martiaux, Ip Man, maître légendaire de Wing Chun, doit affronter un à un les plus grands maîtres du kung-fu. Tiraillé entre un amour impossible avec Gong-er et l’occupation japonaise qui plonge le pays dans le chaos, Ip Man va forger pendant 20 ans sa propre légende. »

Ce synopsis, bien que fidèle, ne gratte que la surface. La version chinoise rend justice à la complexité narrative voulue par le réalisateur. Ici, l’Histoire avec un grand H (l’occupation japonaise, la chute de la dynastie des arts martiaux) ne sert pas seulement de décor, mais de force destructrice qui érode les traditions.

Gong-er : L’Âme du Film

La véritable révélation de ce montage original réside dans la place accordée à Gong-er (sublime Zhang Ziyi). Dans cette version, elle n’est pas un simple intérêt amoureux, mais le miroir tragique d’Ip Man.

Leur relation est l’une des plus belles « non-histoires » d’amour du cinéma récent. Tout se joue dans les regards, les silences, et surtout dans un affrontement d’une sensualité foudroyante au Pavillon d’Or. Dans la version chinoise, l’arc narratif de Gong-er prend une ampleur shakespearienne, illustrant le coût terrible de la vengeance et de la fidélité filiale face à un Ip Man qui, lui, choisit la survie et la transmission (« Allumer une lanterne »).

La Virtuosité de Yuen Woo-ping et Philippe Le Sourd

Sur grand écran, la photographie de Philippe Le Sourd (nommé aux Oscars pour ce travail) est une expérience hypnotique. La version chinoise laisse respirer les plans. La pluie battante lors du combat d’ouverture n’est pas juste de l’eau, c’est une texture, une atmosphère lourde qui pèse sur les chapeaux fedora et les tuniques traditionnelles.

Les chorégraphies du légendaire Yuen Woo-ping transcendent la violence. Chaque coup porté est une ligne de dialogue. Le Wing Chun d’Ip Man (direct, économique) s’oppose au Bagua de Gong-er (circulaire, fluide). Cette version « Director’s Cut » asiatique permet de mieux comprendre la philosophie derrière chaque école, là où la version internationale ne montrait que de la bagarre.

Pourquoi voir la Version Chinoise ?

  1. La Narration : Elle est moins linéaire, plus exigeante, mais infiniment plus gratifiante, respectant l’intelligence du spectateur sans voix-off explicative superflue.

  2. La Philosophie : Le concept des « Trois Étapes » (Connaître soi-même, Connaître le monde, Connaître les êtres) y est central et traité avec la profondeur nécessaire.

  3. L’Émotion : La fin du film, dans cette mouture, laisse une empreinte de mélancolie dévastatrice typique de l’auteur de In the Mood for Love.

Verdict Geeko : 

The Grandmaster en version chinoise est un film sur le temps qui passe et ce qu’il emporte. C’est un adieu déchirant à l’âge d’or des arts martiaux, filmé comme un rêve fiévreux. À voir absolument au cinéma pour saisir toute la majesté du « Nord » et du « Sud » qui s’affrontent et s’aiment sans jamais pouvoir se rejoindre.

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Film

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