L’œuvre de Kakeru Tsutsumi s’impose comme une pièce maîtresse de la collection Medium chez Akata, s’éloignant des codes de la science-fiction spectaculaire pour embrasser une dystopie intimiste et profondément mélancolique. Le récit repose sur une réflexion philosophique audacieuse : dans une société où l’humain peut vivre trois siècles, la mémoire devient un poison que la technologie doit purger pour éviter la folie. Cette idée de « saturation cérébrale » transforme le souvenir, habituellement perçu comme un trésor, en un fardeau insupportable dont on déleste les plus précaires pour mieux les exploiter.
Le mangaka déploie une narration douce-amère à travers la rencontre entre Aya et une enfant dont le passé a été scanné et effacé. Le contraste est saisissant entre la froideur de cette technologie de manipulation mémorielle et la chaleur qui émane de leur relation naissante. Visuellement, l’auteur joue avec brio sur les décors épurés et les contrastes de noir et blanc, installant une atmosphère de solitude urbaine qui renforce le sentiment d’isolement des protagonistes.
Bien que le format du one-shot impose un rythme soutenu qui laisse parfois l’univers géopolitique au second plan, la force émotionnelle du titre compense largement ce manque de développement contextuel. Stray Children réussit le tour de force de nous interroger sur l’essence même de l’identité : reste-t-il quelque chose de nous lorsque nos souvenirs disparaissent ?
Le style de Kakeru Tsutsumi dans Stray Children se distingue par une approche que l’on pourrait qualifier d’« atmosphérique », où le décor et le vide racontent autant que les personnages eux-mêmes. L’auteur s’éloigne des codes classiques du shôjo pour embrasser une esthétique plus proche du seinen contemplatif, utilisant des lignes fines et précises qui confèrent une certaine fragilité aux protagonistes. Cette finesse du trait accentue l’impression de vulnérabilité de ces enfants « égarés » dans un monde trop vaste pour eux.
L’un des éléments les plus frappants est la maîtrise des contrastes et du noir pur. Tsutsumi utilise des aplats de noir profonds pour saturer l’espace, ce qui crée une ambiance nocturne ou crépusculaire quasi permanente, en parfaite adéquation avec le thème de l’oubli et de l’effacement. Les jeux d’ombre ne sont pas simplement décoratifs ; ils symbolisent ces zones d’ombre de la mémoire, ces fragments de passé qui s’évaporent. Le découpage des planches reste aéré, laissant respirer les moments de silence, ce qui donne au récit un rythme mélancolique et cinématographique.
Enfin, le travail sur les décors urbains apporte une dimension dystopique crédible sans être surchargée. L’architecture est représentée avec une rigueur géométrique qui contraste avec la rondeur et l’expressivité des visages, soulignant ainsi l’opposition entre la rigidité d’une société technologique froide et l’humanité persistante des personnages. C’est un graphisme qui ne cherche pas l’esbroufe, mais qui privilégie la clarté émotionnelle et la transmission d’une solitude partagée.
C’est une lecture poignante qui traite de la vulnérabilité humaine face au progrès, parfaite pour les amateurs de récits sociétaux qui privilégient le cœur à l’action.

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